Une histoire juive …

Posted by Mama on 10 août 2011 | Subscribe
in Mama en famille..., Mama vie et oeuvre...

Trouville, à contrario de sa jumelle dizygote Deauville et des nombreux centre-ville que j'évoquai à Biarritz, a su résister aux sirènes consuméristes et reste immuable et authentique. Je t' avouai dans un post précédent mon amour pour cette petite ville balnéaire, sans te narrer le comment du pourquoi, de peur de ne pas t'intéresser, difficile Ami lecteur. Et puis après tout une dose de nostalgie ne nuit à personne et je vais te livrer une tranche de vie de Mama. Si cela ne t'intéresse pas, Ami lecteur, dis-toi que ce blog est fermé pour cause de souvenir et reviens te promener dans ma prose dans quelques jours: c'est qui la Patronne? J'ai aussi le droit de me faire plaisir, en déambulant dans les ruelles tortueuses aux pavés inégaux, des réminiscences des années lointaines, où l'on se sent encore animé d'un pouvoir sur sa vie et sur le monde. Dans les années 80 Tanguy n'existait pas. Nous avions tous hâte de quitter la pesanteur du cocon familial et des parents pré-soixante-huitards, encore trop imbibés de principes d'un autre âge. A l'heure actuelle, si bien sûr nos ados piquent toujours leur crise, beaucoup de sujets de conflits ont été balayés, les codes générationels vestimentaires, linguistiques ou musicaux se resserrant.  1983: à mon actif un bac avec mention, une année de prépa Sciences-Po et un demi DEUG d'histoire, je mène déjà une vie d'hyperactive. Je débarque tous les matins à 7H30 dans le 19e, pour préparer le journal de 30mn que je présente à midi dans une Radio Libre à forte tendance gauchisante. Au volant de ma légendaire 104 bleue ornée de panthères roses, je me rend ensuite à Tolbiac, où je suis responsable de centre pour l'OFUP (Office Universitaire de Presse) : je recrute et forme à la vente des étudiants, qui proposeront à leurs congénères des abonnements à des journaux, à tarifs préférentiels. Pour une étudiante logée et nourrie chez Papa-Maman je gagne très bien ma vie. Le soir je suis mes TD d'Histoire dans les salles enfumées en ingurgitant des litres de café, passe mes soirées à sortir et remet ça le lendemain. Quelle santé!!! Bref je rencontre le Président du MJS de la fac et c'est le coup de foudre. Je largue mon amoureux qui me supporte depuis 4 ans et qui me fit découvrir les joies du camping et de la Corse, mais c'est encore une autre histoire...Vite lassés des coucheries furtives dans les glauques chambres d'étudiant qu'on nous prête, ou de nuits complètes, mais gâchées par l'oeil jaloux de la Belle-mère, caricature de mère juive tunisienne, flic municipal qui plus est de son état, nous décidons de sauter le pas et de nous installer ensemble. Une copine de fac de mon chéri, Laurence, nous présente sa tante, qui propose à la location un confortable 3 pièces dans le 94. La vie nous offre parfois de beaux cadeaux et je découvre le Charenton's club qui deviendra ma famille durant une dizaine d'années. Ce clan est un matriarcat ashkénaze, une tribu hétérogène et haute en couleur où je trouve très vite ma place de cousine adoptive. La grand-mère Ida,  veuve d'un fourreur parisien, a traversé la guerre en sauvant ses 4 enfants. Une fuite en avant, les nazis aux trousses. Allant même jusqu'à jeter dans la neige, par la fenêtre du chalet refuge dans la montagne à la frontière espagnole où ils se cachaient, le nourrisson né en 43, pour pouvoir fuir lors d'une descente des allemands. Sa chanson de geste elle la raconte à la demande, émaillée d'expressions yiddish,  avec son accent à couper au couteau. Elle me révèlera tous les secrets que je n'avais pas eu le temps d'apprendre de ma grand-mère: foie et hareng haché, carpe et cou farcis, bortch... Sa fille ainée Jacqueline est notre mère à tous: la générosité faite femme, cuisinière hors pair, elle a le coeur aussi grand que ses problèmes cardiaques, ce qui ne l'empêche pas d'avoir fait de sa maison notre auberge espagnole. Sa soeur Claude, dite Tata, est la grande soeur universelle. Pure soixante-huitarde, bohème dans l'âme, ayant fait les 400 coups à Ibiza. Là aussi sa maison est grande ouverte: l'été nous dorons sur sa terrasse, l'hiver nous prenons des bains à plusieurs dans son immense baignoire, puis enroulées dans la lourde couette dans son lit gigantesque, nous nous racontons des trucs de filles en rigolant, picolant et fumant des bédos. Mes "cousines" sont de la partie: Laurence qui à 20 ans a déjà tracé dans sa tête son plan de vie et de carrière; Nelly qui bosse dans la pub, joyeuse fêtarde névrosée et saute-au-paf, qui finira, allez comprendre, mariée à un rabbin en Israël, avec perruque, jupe longue et imposante progéniture. Du côté des Hommes il y a Albert le mari de Jacqueline, rescapé des camps, bougon moustachu et tendre veillant jalousement sur ce harem; Pierre le mari de Claude, antiquaire caractériel, qui passe son temps à râler en descendant des litres de whisky, nous abreuvant d'articles du Der Spiegel qui n'intéressent que lui; Christian le seul grain de folie de Laurence, ramené du Maroc où il était guide, aussi imprévisible et fantasque, qu'elle est sage; les 3 cousins Antoine, David et Paul, fils du seul garçon de la famille René, thérapeute déjanté, organisant séances de rebirth et stages de Yoga. Et puis d'autres cousines, des voisines, des amis des uns et des autres, des amoureux stables ou de passage...Dés le mois de juillet Jacqueline prend ses quartiers à Trouville pour 2 mois (on y vient). La tribu suit au gré de week-end prolongés ou pas, de bouts de semaines ou de semaines entières, accueillis à bras ouverts par notre hôtesse qui nous refait une santé et nous engraisse de platrées de moules marinières, de saladiers de bûlots et d'assiétées de soles achetées au cul du bateau. Notre joyeuse troupe envahit la plage: cerf volant, ballons, baignades, lecture, glaces, crêpes, gaufres et les inévitables tests des magasines féminins faits en groupe. Le soir le tarot, le rami, le monopoly, les sorties, les petites disputes, les grandes réconciliations, les rires, les larmes, les embrassades... Mais qu'est-ce qu'on était heureux et à l'époque c'était juste un dû...Ce sera la première plage que Léo découvrira lors de l'été 88 à 7 mois, ainé de la nouvelle génération qui suivra, petit pacha choyé et adulé par toute ma famille d'adoption. Et puis la vie, et puis les années, et puis plein de mauvaises excuses et les liens se distendent peu à peu. Un matin,  20 ans plus tard, ici où rien n'a changé, en passant devant les macarons multicolores de la boulangerie de la petite place, tu te retrouves d'un coup avec les joues humides sans que les embruns n'y soient pour rien. Les mouettes ricanent, se moquant, et elles ont bien raison, de ce flash-back où il ne manquait que les violons de Michel Legrand... N'empêche que dans le train qui me ramène vers Paris, griffonnant ce post sur mon bloc à l'encre violette en laissant couler les larmes, j'envoie un texto à Claude, comme une bouteille à la mer: "Je viens de passer deux jours à Trouville, je suis dans le train de retour la larme à l'oeil dans une terrible nostalgie du Charenton's club. Embrasse les tous"... je n'ai pas eu de réponse...
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